===== Les français étaient motivés pour se battre mais moins disciplinés que les allemands=====
====1 L’Armée allemande était plus disciplinée et plus efficace====
Cette affirmation est certainement induite par notre perception du second conflit mondial et de la défaite française en 1940. Pendant la grande guerre, les crises de moral ou d’indiscipline ont bien eu lieu d’un coté comme de l’autre. La désillusion s’installe, par exemple, parmi les unités allemandes après la première semaine d’assauts à Verdun. De même en août 1918 une crise de confiance de grande ampleur brise le moral des soldats allemands. Un des symptômes les plus visibles est l’obsession de la permission et de la relève d’autant plus que les allemands n’ont pas un système de rotation planifié pour la relève des hommes en premières lignes. Sans aller jusqu’à la désobéissance ou l’indiscipline ouverte, le découragement s’exprime fréquemment à travers des critiques à l’égard des hauts commandements. Les officiers des deux armées se livrent à des réflexions amères dans leurs journaux où ils expriment leur manque de confiance.
En outre les hommes de part et d’autres rendent sans ambages le commandement lointain responsable des échecs stratégiques et des hécatombes dans leurs rangs.
Les passages à l’acte se traduisent par des fraternisations le plus souvent tacites ou les hommes adoptent de part et d’autre l’attentisme. On ne connaît pas non plus l’ampleur des redditions. Beaucoup de témoignages parlent de soldats ennemis qui venaient se rendre volontairement. Par exemple l’armée française sera prévenue de l’imminence de l’offensive allemande à Verdun par des déserteurs allemands. De même c’est parmi les allemands que les redditions les plus dramatiques interviennent lors des contre offensives françaises de l’automne 1916 à Verdun.
Pour tordre le coup définitivement à ce cliché il suffit d’évoquer les souffrances éprouvées par les soldats français, leurs sacrifices librement ou non consentis.
A notre grande surprise, nous n'avons pas retrouvé dans nos bandes dessinées ce cliché de la supériorité de l'armée allemande au début de la guerre de 14-18. Quand l'ennemie est évoqué c'est au contraire pour montrer les similitudes de la condition de combattant ou de celle des personnes de l'arrière.
La volonté de dénoncer la guerre dans sa globalité, de pointer parfois les vrais responsables (les puissants, les intérêts nationaux et économiques) de dénoncer la violence, ne sont pas compatibles avec des considérations de supériorité de tel camp sur tel autre même si dans les secteurs de la préparation et de la logistique, l'armée allemande était supérieure à ses adversaires.
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==== Putain de guerre de Jacques Tardi page 9====
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Si Tardi nous montre le coté allemand c'est certainement pour faire valoir que la "bêtise" est universelle ou pour le moins que les deux belligérants ne se démarquaient pas dans leurs élans guerriers, surenchérissant l'un et l'autre dans l'obéissance.
D'autres livres ont choisi d'autres angles pour aborder la guerre comme les "des lignes de front" qui évoque l'humanité de l'adversaire et sa reconnaissance comme une personne à part entière.
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====22 Toute la société française était prête à se battre dans l'esprit de la revanche. l’union sacrée dans tout le pays. Unité sans faille Politique et sociale derrière la bannière.====
A la veille de la déclaration de guerre, les Français avaient la tête ailleurs. Ils profitaient d'un été qui s'annonçait particulièrement beau et chaud... Un historien analyse le climat d'insouciance qui régnait alors dans notre pays qui sortait de « la belle époque ».
« Belle époque » est une expression qui a été inventée après 1918. Dans un pays qui était alors ravagé par l’inflation, écrasé sous le poids des morts, c’était un manière de porter sur le passé un regard nostalgique. Pourtant toute la période qui a précédé 1914, a été marquée par des conflits sociaux très vifs, et par l’angoisse de la guerre. Ca n’avait rien d’une belle époque. Ce qui est étrange, c’est que les contemporains parlaient beaucoup de risques de conflit, ils n’y croyaient pas vraiment parce que cela faisait quarante ans qu’ils étaient en paix, le temps avait passé sur une longue période de paix comparée à celle des générations précédentes. L’esprit de revanche est entretenue pendant les premières années qui suivent la défaite de 1871. A l’école les enfants font des exercices avec des fusils de bois, mais ceux-ci sont rangés au placard dans les années 1890. Vingt ans se sont écoulés et avec la nouvelle génération l’esprit de revanche s’est délité. A cette époque, la France n’a pas la possibilité de défier l’Allemagne qui dispose elle, de la première armée du monde.
L’image de l’émotion des premiers jours de la mobilisation est très présente dans les documents de l’époque (et donc largement représentée dans la littérature) . Elle contribue a donné une impression d’union sans faille dans le pays, la propagande a largement exploité ce mythe de l’union de tous les partis pour sauver la patrie. Hélas la vérité est moins enthousiasmante. L’union sacrée politique n’a duré que le temps des roses : un été, celui de 1914. Au palais Bourbons les oppositions partisanes reprennent vite le dessus. Le gouvernement doit se préoccuper de garder une majorité au parlement et use de nombreuses tractations politiciennes. Une crise politique éclate au printemps 1917, elle dure 8 mois et malgré la censure, cette crise transpire dans la presse quotidienne. C’est l’arrivée de Clémenceau à la présidence du conseil qui y met un terme.
Dans les ouvrages les plus récents on trouve chez les auteurs le souci de coller à la réalité historique, à savoir que les français n'étaient pas particulièrement préparés et volontaires pour aller en découdre. La grande majorité a été surprise par l'ordre de mobilisation.
Cette réalité mise en avant entre autres dans Notre mère la guerre et la série 1914 est exploitée par les scénaristes. Cette société insouciante est par certains aspects comparable à la notre et le processus d'identification aux personnages peut jouer plus facilement.
De fait nous y trouvons un intérêt éducatif intéressant, peut-être une mise en garde pour les lecteurs ou pour le moins une invitation à être vigilants devant les événements de leur époque.
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==== Adieu Brindavoine de Jacques Tardi page 55 ====
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Ce cliché est loin des familles françaises. Les petits garçons français n'étaient pas élevés dans le culte de l'armée, formatés dès le plus jeune âge pour obéir. Jacques Tardy nous propose un héros Brindavoine issu d'une famille de militaire ou le père officier est mort en service dans les colonies chez les "sauvages" ... C'est une critique sociale et politique d'une société où les valeurs conservatrices, bourgeoise et religieuses ont participé aux grandes souffrances de l'époque.
L’esprit de revanche est entretenue pendant les premières années qui suivent la défaite de 1871. Dans certaines écoles les enfants font des exercices avec des fusils de bois, mais ceux-ci sont rangés au placard dans les années 1890. Vingt ans se sont écoulés et avec la nouvelle génération l’esprit de revanche s’est délité.
==== Matteo page 10====
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En 1914 Peut-on raisonnablement penser que l’ensemble des parents ont laissé partir à la guerre leurs jeunes dans un enthousiasme euphorique ?
Quelques documentaires nous montrent régulièrement des images de départ bon enfant, avec des chansons et des inscriptions agressives à l’encontre du kaiser. Peut-être ces manifestations étaient -elles l’expression d'un déni des dangers encourues ? De là à transformer tous les villages de France et de Navarre en viviers d’inconscients et de « va-t-en guerre » …
Il s’agit ici pour l’auteur de marquer les différences entre son héros et les autres villageois, son décalage et son inadaptation sociale.
C’est certainement au détriment d’une réalité historique : l’idée de revanche, obsessionnelle en France après la défaite de 1870, s'est estompée dès les années 1880 ; aucun parti politique, après la crise boulangiste, ne revendique le retour à la mère patrie des provinces perdues ; pour la plupart des Français de 1914, ce n'est plus qu'une vieille histoire.
Remarque : Le maire du village est extrêmement bien dessiné sur cette planche, image forte d'un crétin heureux de son malheur à venir.
La grande majorité des français est surprise par la déclaration de guerre. Cette scène est particulièrement évocatrice de l’été 1914. La guerre de 1871 et l’esprit de revanche sont loin, les gens connaissaient le risque de conflit avec l’Allemagne mais n’y croyaient pas vraiment. Cette population n’est pas particulièrement préparée à entrer en guerre, ni unie par un esprit guerrier.
On note que dans beaucoup de scénario de bande dessinées, l'histoire débute comme ici avec le début de la guerre. Il s'agit de montrer les protagonistes dans leur environnement civil apaisé. La tension monte avec l'arrivée de la guerre. Les oeuvres plus récentes inspirées par l'avènement du centenaire de la grande guerre, montrent avec un certain réalisme historique cette insouciance dans le pays. C'est le cas entre autres de la série 14-18, de la grippe coloniale ...
Les bandes dessinées moins récentes débutent souvent par la mobilisation. On met en scène l'enthousiasme des futurs combattants tel qu'on le perçoit aujourd'hui dans quelques clichés d'époque avec les défilés et les départs en train. Il y a quelques années les auteurs étaient plus pressés de dénoncer la guerre. Il s'agissait de montrer (car le lecteur connaît l'Histoire de France) l'inconséquence, les illusions de ceux qui avaient choisi la guerre. Le peuple aurait été crédule, prêt à obéir et assez idiot pour en rajouter et se prêter au jeu. L'effet dramatique est ainsi garanti, le lecteur perçoit tous ces jeunes mobilisés euphoriques comme des morts en sursis. (voir Mattéo la scène du maire du village euphorique avec son fils en uniforme de conscrit)
La guerre serait donc d'abord l'affaire d'imbéciles ?
Bravo à ces nouveaux scénarios qui montrent cette guerre comme non attendue et hors du champ des soucis des contemporains de 1914.
====Série 1914 volume 1 page 9====
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On perçoit souvent la société de 1914 comme une société austère, ou la religion et la pudibonderie du XIX siècle règne. Pourtant la littérature avec Zola pour le milieu ouvrier, Marcel Aymé (la jument verte), Gabriel Chevallier (Clochemerle) pour le milieu rural ont déconstruit ce cliché. Dans la bande dessinée notons Servais avec son personnage tendre Violette.
Ici les auteurs nous montrent une société assez moderne, libre, que les contemporains rebaptiseront après la guerre "la belle époque".
====Série 1914 volume 1 page 14====
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Scène intemporelle d'échanges entre des jeunes femmes de 1914, qui nous montre que la société française était comme toutes les autres, pas particulièrement préparée à faire la guerre et à concéder d'immenses sacrifices.
====Série 1914 volume 1 page 23====
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La sempiternelle scène de l'embarquement dans le train pour partir en guerre. On y échappe difficilement dans la BD contemporaine. Elle a le mérite de montrer l'insouciance et la crédulité des foules face à l'avènement de la guerre. 1871 est loin mais on peut se poser la question de savoir si cette naïveté était générale en France, car les pacifistes qui ont perdu leur leader Jean Jaurès assassiné, était nombreux.
==== La grande guerre de Charly volume 1====
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Le souci de donner une image positive de soi à ses proches restés à l'arrière. Cette volonté de ne pas inquiéter ses parents est présente dans nombreuses lettres de poilus. On est loin des discours agressifs, nationalistes, l'ennemie n'est même pas évoqué. Les auteurs de bandes dessinées ont lu ces lettres de Poilus et Pat Mills dans sa grande guerre de Charly fait un remarquable travail historique dans ses albums.
==== Putain de guerre page 8====
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Les scènes de mobilisation au début de la guerres sont très présentes dans la BD. Ici Tardi utilise la couleur pour mettre en exergue l'enthousiasme des recrues. Le lecteur connaît la réalité qui attend ces jeunes gens et ainsi l'effet dramatique est porté très haut. Tardi enfonce le clou en dessinant les mêmes scènes du coté allemand. Ces images fortes nous renvoient au mieux à l'insouciance, la naïveté des français lors de la mobilisation. Au pire elles évoquent la bêtise, l'adhésion à la violence, la xénophobie du peuple français (et du peuple allemand).
Beaucoup d'historiens critiquent fortement ces clichés. La peur, l'angoisse peuvent aussi déclencher une forme de déni qui se traduit par des comportements exubérants et des fanfaronnades.
Les trois millions de mobilisés en 1914 ne sont certainement pas partis au front la fleur au fusil même si la grande majorité ne soupçonnait pas l'ampleur de la catastrophe à venir. Les guerres industrielles modernes n'existaient encore pas, dans quelle mesure auraient-ils pu prévoir l'ampleur de la boucherie à venir ?
De fait le commentaire peut être critiqué. Tardi fait parler son personnage . C'est un homme plus lucide que la moyenne (peut-être parce que son créateur connaît déjà la fin de l'Histoire) qui constate son isolement et son impuissance devant les événements. Le narrateur est dehors de l'action, il subit et se présente donc en future victime.
==== Putain de guerre page 50====
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Tardi évoque ici l'obéissance dans le comportement des femmes qui adhèrent à l'effort de guerre. Ses illustrations nous montrent cet effort de guerre à travers la production et la consommation de milliers d'obus. Ces images sous tendent la puissance et le pouvoir du complexe militaro-industriel.
Comment expliquer que les femmes aient joué aussi bien le jeu. Certainement par nécessité pour survivre mais aussi par solidarité avec leurs hommes et parfois pour l'intérêt du travail puisqu'elles avaient accès à des postes et des salaires qui étaient auparavant réservés aux hommes.
Le talent de Tardi transparaît dans la mise en scène de ce tas d'obus consommé, il évoque ainsi la démesure et plus indirectement la folie collective qui n'a pu être organisée et industrialisée qu'avec l'obéissance et la participation du peuple ...
==== Putain de guerre page 87====
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Ici l'auteur aborde la propagande que mettait en oeuvre l'armée pour la conscription. Son souci premier est de montrer le décalage entre le discours officiel destiné à faire adhérer les foules et la réalité. De façon très astucieuse il détourne un procédé publicitaire Avant/Aprés destiné à convaincre de l'efficacité d'un produit ou d'une marque avant son utilisation et après.
Il met en scène crûment le résultat du conformisme et de l'obéissance pour les individus.
==== La guerre des Lulus page 6====
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La propagande présentait l’ennemie (ici l’allemand) sous les traits d’un barbare, d’une menace directe pour l’intégrité physique et morale de tous les français. Si aujourd'hui les citoyens possèdent plus de recul par rapport aux discours officiels, les contemporains de 1914 sont moins informés. Tout particulièrement les enfants sont des cibles faciles pour la propagande. Lire Luc Revillon dans son étude « La Grande Guerre dans la BD - Un siècle d'histoires ». La bande dessinée a contribué à véhiculer cette propagande vers les plus jeunes.
Excepté dans « Adieu Brindavoine » de Tardi (BD la plus ancienne de notre bédéthèque), nous n’avons pas retrouvé dans les ouvrages contemporains le vieux cliché qui évoque une éducation paramilitaire des jeunes français. L’esprit de revanche suite à la défaite de 1871, s’est complètement estompé dans les campagnes et les villes dans les années 1880. Ce sont de vieilles estampes montrant de tout jeunes élèves pratiquant des exercices avec des fusils de bois, qui ont contribué à alimenter ce cliché.