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Comprendre la désobéissance c’est déjà
→ Faire l’inventaire des manières de dire non
→ Indiquer à partir de quand on devient un mutin (un réfractaire ou un insoumis)
→ Qui en décide ? l’individu et sa conscience, l’autorité, la loi ? Les scénaristes se penchant plus naturellement sur ces dilemmes.
Aux actes de ruptures nettes comme les mutineries de 1917, s’ajoute de multiples formes de remise en cause ou de transgressions de la discipline.. Où commence l’insubordination ?
La désobéissance pendant la première guerre mondiale a relevé du domaine personnel plus que du collectif. C'est du moins la thèse de l'école du CRID 14_18. Nos poilus ont été forcés d’agir, de sortir des tranchées. Mais ces universitaires font aussi écho, à leur corps défendant, à la pensée libérale. L’Etat est présenté comme une machine inhumaine qui envoie à la mort des millions d’hommes. A mort, l’Etat ! Le poilu devient ainsi un individu qui tente d’échapper à la barbarie. Cette école nous le décrit un peu comme un « passager clandestin » de la République. Prêt à bénéficier des avantages du système mais refusant d’en payer la défense.
Les fraternisations sont des phénomènes apparus en novembre 1914 après 3 mois de guerre quand le front se fige jusqu’à la fin de la guerre. Les hommes des deux armées sont bien souvent à porter de voix les uns des autres. On voit se déplacer en face les porteurs de soupe, les vaguemestres, les civières portant les malades et blessés, les bonhommes qui vont faire leurs besoins. Des deux cotés la troupe convient qu’il faut s’organiser un espace de survie, respecter une trêve tacite. C’est la promiscuité qui oblige à cela. S’arranger avec la mort signifie aussi s’organiser avec l’ennemi. On communique, on procède à des échanges. Quand une unité est relevée elle passe à la suivante des consignes de cohabitation, de bouche à oreille bien sûr. Ces fraternisations sont la hantise des autorités qui surveillent les secteurs trop calmes.
La fraternisation est largement traitée par la bande dessinée contemporaine notamment chez des auteurs qui sont préoccupés par la dénonciation de la guerre. L'idée est de montrer que l'ennemie n'est pas celui d'en face mais la guerre par elle même. le soldat adverse est ainsi assimilé à un frère d'arme.
la fraternisation que Tardy met en scène dans cet album au début de la guerre est un peu exceptionnelle. C'est une vrai communauté de déserteurs des deux armées qui se cache et essaie de se tenir à l'écart des combats. Peut-être des précurseurs hippies ? Cette forme de désobéissance est restée marginale, Pat Mills l'évoque aussi dans sa “grande guerre de Charlie”
Certaines fraternisations entre des soldats des deux camps pouvaient intervenir quand les soldats se croisaient de façon isolée sur le champ de bataille mais certainement de manière furtive. Tardy nous transmet ici un message d’espoir sur notre humanité dans ce contexte de désolation. Néanmoins son but premier ici est d'évoquer la guerre comme un fléau universel. Tous les combattants sont dans le même camp, celui des victimes.
Ici Dumontheuil débute son histoire en nous présentant son personnage principal comme un troupier de base qui emploie des petites stratégies pour se préserver d'autant plus qu'on est ici à 2 heures de la fin de la guerre.
Les auteurs montrent ici une mutinerie suivie d'une fraternisation. Dans leur volonté de légitimer les mutins avec des arguments aujourd'hui politiquement corrects.
Tout d'abord ils mettent en scène un instituteur avec une pipe, archétype de l'enseignant des années 70, il ne lui manque que le col roulé et la veste en velours côtelée…
Ensuite un officier est abattu, la scène relève de l'imagerie de la révolution française où de celle la révolution bolchévique. Enfin le drapeau blanc et le drapeau rouge côte à côte nous renvoient à une manifestation encadrée de syndicalistes dans une usine.
La désobéissance ici, prend tous les codes de la légitimité républicaine. Cette désobéissance ainsi habillée pour que nous puissions l'accepter et l'absoudre aujourd'hui.
Pourquoi les auteurs de BD ne nous montrent ils pas des vengeances sordides, des abandons de postes, des exactions pour sauver sa peau pour survivre … Existe t-il encore un tabou sur l'image des poilus ? S'il vous plait messieurs les auteurs, ARRETEZ de justifier la DESOBEISSANCE !!!
Il est vrai qu'un instituteur s'est distingué dans une mutinerie en 1917, cependant les données relevés dans les procès de mutins nous révèlent que ces mouvements n'étaient pas politisés. Ils n'ont pas eu pour objectif de contester le commandement ou de remettre en cause la guerre. Les mots d'ordre en 1917 étaient de dénoncer les conditions de vie des combattants. Il est très difficile de catégoriser les mutins en fonction de leurs appartenances socio-professionnelles. Tout au plus peut-on penser que les jeunes gens sans charge de famille semblaient plus disposés à participer aux mutineries.
Les mutineries ne sont qu’une partie des formes de désobéissance collective. Elles sont intervenues à certaines périodes, 1915 et surtout 1917. Mais la grande majorité des passages à l’acte sont de nature individuelle. Désertion, abandon de poste, refus de monter en ligne. Mais aussi vols, maraudes, pillages sous tous ses aspects. Ces actes ont eu lieu tout au long de la guerre, parfois à grande échelle surtout après des combats violents parfois sans que la hiérarchie réagisse. Des maisons de civils sont pillées et ravagées. Une autre forme de désobéissance consiste à contourner les ordres. Il s’agit de stratégies individuelles, en recherchant des affectations d’embusqués, en refusant la promotion et les responsabilités, en simulant des blessures ou des incapacités. En se portant volontaire pour des tâches moins exposées … Enfin les actes d’insubordinations ouvertes, d’insultes et de manques de respects à la hiérarchie sont aussi présents dans beaucoup de compte rendus des conseils de discipline.
Les auteurs pour lesquels la grande guerre n'est pas juste un décor pour leur histoire, ont largement développé toutes ces formes de désobéissance. Elles alimentent leurs récits et la personnalité de leurs héros.
On note cependant que ces héros ne sortent pas des standards classiques. La lâcheté, le calcul, la duplicité ne peuvent habiller leurs personnages principaux car les auteurs recherchent bien sûr l'adhésion de leurs lecteurs. A défaut ils prennent le soin de fournir des circonstances atténuantes à ces travers. Même après un siècle on prend toujours des gants avec le mythe du bon poilu.
Un jeune officier refuse d'exécuter les ordres. Vision romantique de la désobéissance ou l'on proclame haut et fort sa rébellion. Nous avons vu que la désobéissance a souvent pris la forme de l'inertie chez les combattants. Vis à vis de l'institution militaire on sait que la forme de la désobéissance comptait énormément dans la mesure où elle était visible et créait de fait un précédent.
Il sera plus communément admis que les officiers qui ne voulait pas assumer un crime d'obéissance, restaient plus discrets et recherchaient des prétextes en forme d'excuses pour ne pas suivre les ordres. Même si leur hiérarchie n'était pas dupe ils augmentaient ainsi leur chance de ne pas être punis.
Ce genre de scène est à notre connaissance unique dans la BD contemporaine. Elle évoque les abus sexuels dans les tranchées et nous renvoie au rapports contraints entre prisonniers dans le monde carcéral.
C'est le mythe du bon poilu que l'on écorne ici.
Notre mère la guerre, fait partie des quelques BD qui évoquent les actes délictueux et les crimes commis sur le front. La thèse de André Loez et Nicolas Mariot relève l'importance de ces délits. Ils constituaient la majorité des affaires traitées par les tribunaux militaires bien avant les cas de désertion et d'insubordination au feu. La Bd contemporaine commence a les prendre en compte, c'est tant mieux, ils représentent certainement un filon pour les scénariste. Notre mère la guerre et la tranchée se révèlent être des polards où les scénarios reposent sur des enquêtes de police.
Ici un début de mutinerie. Les soldats se sont rebellés devant ce qu'ils vivaient comme des injustices. Dans cette scène les esprits sont d'autant plus échauffés que les hommes viennent d'assister au spectacle d'une mise à mort de gendarmes représentants de l'ordre. Tout le savoir faire des auteurs transparaît pour faire monter la tension.
La série “1914-1918” a le mérite de pointer ici un délit effectué par la troupe sur le front. Cependant cette référence reste dans le politiquement correcte. Nos héros seraient-ils innocents du petit vol dont on les accuse ?
Pourquoi de braves types qui risquent la mort quotidiennement pour l'intérêt général ne se permettraient-ils pas un petit écart comme chaparder quelques litrons de vin chez un civil ? On reste sur des personnages lisses et consensuels et des délits mineurs.
Notre héros gendarme arrive dans une tranchée ou l'ordre, la discipline et plus généralement les valeurs morales sont assez éloignés de ses propres repères, lui jeune officier qui monte au feu pour la première fois. Il découvre un meurtre.
On se doute bien que dans cette promiscuité de millions d'hommes au front se produisaient de nombreux délits. Règlements de comptes, vols, trafics, viol, meurtres rackets … Les auteurs nous montrent ici une réalité peu représentée dans la BD, faites de délits de droits communs qui nous rappellent le monde carcéral d'autant plus que l'histoire se passe en grande partie dans un abris et peut se lire comme une pièce en huis clos. C'est une spécificité de cet album “La tranchée”.
Les actes d’insubordinations ouvertes, d’insultes et de manques de respects à la hiérarchie sont aussi présents dans beaucoup de compte rendus des conseils de discipline étudiés par les historiens. Les auteurs de BD les évoquent un peu comme des blagues de potaches. Là aussi on ne veut pas écorner l'image du bon poilu …
Entrer en contact et échanger avec l'ennemi était strictement interdit et sévèrement puni. Les Armées avaient énormément peur des fraternisations et de la politisation des revendications de la troupe. L'exemple des bolcheviques de Russie épouvantait les états major. Néanmoins nous savons que parfois les échanges étaient quasi quotidiens.
Un dessin qui nous rappelle les formats “illustrés”, les aventures colorisées des pieds nickelés, Bibi Fricotin, des Dupond de Tintin et de bien d'autres … Les puissants sont des grosses badernes et sont ridicules.
Pourtant il s'agit bien ici de Bande dessinée historique et de faits réels … Pat Mills met en scène une désobéissance 'enfantine', de 'potaches'. Il dédramatise l'acte des mutins en l'exonérant de toute motivation politique, du moins en apparence pour ne pas heurter l'opinion publique anglaise dans les années 1980.
Cet album nous raconte la mutinerie des soldats anglophones embarqués dans le conflit en France et retranchés un moment dans un camp d’entraînement à Étaples où – horreur dans l’horreur – leurs conditions de vie sont violentes et déplorables à cause de l’inflexibilité inhumaine de leurs supérieurs, de leurs surveillants et de la police militaire. Une mutinerie qui – c’est Pat Mills qui nous le dit lui-même dans ses commentaires de fin – n’est toujours pas réellement reconnue par les autorités britanniques, jugée plus fictionnelle que réelle par celles-ci pour ne pas entacher le blason de l’histoire militaire britannique. L’existence réelle de cette mutinerie devrait enfin être révélée par le ministère de la Défense britannique qu’en 2017, soit… cent ans après qu’elle ait eu lieu. Voilà bien un élément constitutif de la qualité extraordinaire de cette œuvre qui a révélé il y a déjà une trentaine d’années ce que le pouvoir politique et certains historiens préfèrent encore nier ou dissimuler aujourd’hui ; une dimension historique, éthique et humaine qui fait de « La Grande Guerre de Charlie » bien plus qu’une simple bande dessinée historique.
Les enjeux sur l'obéissance et la désobéissance pendant la première guerre mondiale ne sont donc pas encore finis. Les gouvernements occidentaux sont revenus récemment sur la culpabilité de certains mutins de la grande guerre en en les amnistiant. La BD de Pat Mills détonne et prend le contre-pieds du voile pudique que notre establishment et notre société bien pensante voudrait jeter sur ces événements. Voile qui nous susurre à nous les contemporains de 2014, qu'il s'agissait d'une autre époque qui ne nous concerne pas où les protagonistes méritent juste aujourd'hui notre sympathie et notre compassion.
L'image est très explicite, d'autant plus que le texte qui l'accompagne ne laisse aucun doute. Pat Mills fait un lien direct entre les mutineries de la guerre de 14-18 et les conflits sociaux contemporain. La guerre de 14 serait donc très moderne et nous concernerait …
Ce lien est légitime et particulièrement sur le plan historique. la fin du XIX siècle et le début du XX siècle ont connu de grandes grèves. Ces événements se concluaient souvent par des affrontements sanglants.
En France par exemple la grève des vignerons en 1907 où Le sang coule à Narbonne à Béziers. Le 17e régiment d’infanterie, majoritairement composé, selon l’usage, de réservistes et de conscrits du pays, craint que les soldats venus des régions septentrionales ne menacent leurs compatriotes. Ils quittent leur caserne, se portent devant la foule et mettent crosse en l’air (ce qui vaudra aux «mutins» d’être expédiés en Tunisie).
L'exemple aussi des mutins du Potemkine en russie, des mineurs (Zola) ….
Pat Mills s'en explique, il considère que la première guerre mondiale comme la majorité des conflits est une guerre Riches contre Pauvres qui est toujours d'actualité dans le monde et dans nos pays.
On ne connaîtra certainement jamais précisément le nombre d’officiers qui ont été abattus par leurs hommes, néanmoins cette affirmation est très contestable et donne une mauvaise idée des relations de confiance qui se sont le plus souvent établies entre les soldats et les officiers et sous- officiers. Sur le terrain les cadres et leurs subordonnés sont liés par les mêmes conditions de vie et d’expositions au risque. Les officiers savent qu’ils risquent des représailles s’ ils abusent de leur autorité auprès de soldats aguerris. De nombreux témoignages de menaces envers des supérieurs ont été rapportés dans les cours martiales. Cependant les soldats savent qu’ils seront toujours tributaires d’un chef qui incarne l’autorité légitime de l’armée et du pays. Tuer ou blesser son supérieur c’est prendre le gros risque d’être fusillé sans aucun recours.
Ici nous constatons une réelle évolution dans la BD contemporaine. Cet équilibre, plus précisément ce contrat tacite qu'il existait sur le terrain entre commandés et commandants est exploité par les scénaristes.
Dans Obéir , dans la série 1914_1918, dans Un bel aprés midi d'été, dans Mattéo, dans les Godillots … etc … les rapports entre supérieurs et subordonnés sont largement évoqués. Les auteurs nous montrent les drames qui résultent quand l'équilibre 'donnant-donnant' n'est pas respecté par l'un des parties.
Notons que dans notre corpus seule la grippe coloniale montre le meurtre d'un officier par un poilu …
Encore bravo à “Notre mère la guerre” qui nous montre des actes d'insoumission ont pu aller jusqu'au meurtre de gendarmes. Quand on sait le rôle de la gendarmerie dans la contrainte pour maintenir les soldats au front, on ne peut pas s'étonner de réactions violentes quand l'opportunité se présentait à certains mutins.
Les assassins des gendarmes justifient ici leur acte par des considérations politiques pour ne pas être confondus avec de simples coupe gorges.
L'auteur nous montre ici les limites de l'oppression dans le commandement. Quand on abusait de son autorité dans les tranchées, on risquait de faire l'objet de représailles de la part de ses subordonnées. Ici un soldat attire son officier dans un piège. C'est pourquoi les abus d'autorité souvent constatés à l'exercice avec de jeunes recrus sont beaucoup moins courants au front avec des hommes de troupes aguerris.
Ici on voit que les soldats du train de permissionnaires sont passablement impressionnés par la mise en scène macabre du meurtre des gendarmes. Il ne se manifestent pas par une adhésion au crime mais ne le désapprouvent pas. La plus part instaurent une distance avec l'événement comme s'il étaient des observateurs complètement étrangers au contexte. Ils utilisent l'humour noir et le cynisme pour commenter à chaud ce qu'ils découvrent sur le bord de la voie ferrée.
La désertion était passible du peloton d’exécution. Les gendarmes montaient la garde et chassaient les déserteurs derrière le front. Le fait de prendre la fuite pendant une bataille, de ne pas revenir d’une permission, la blessure volontaire ou l’abandon de poste entraînaient des condamnations à des peines de prison ou à l’incorporation dans des bataillons disciplinaires souvent plus exposés. L’état major ne peut, ni ne souhaite juger, condamner, exécuter tous les coupables de ces faits. Seuls les récidivistes, ou les soldats jugés capables de contaminer leur entourage se voient appliquer la peine capitale. Cependant La frontière entre reddition et la désertion est bien mince. Aucun moyen ne permet d’estimer l’importance ou la fréquence d’actes de redditions motivés par la volonté d'abandonner son poste. Il est arrivé que des compagnies entières se rendent par découragement ou par affolement ou parfois trompées par la conviction de l’ascendant inéluctable de l’ennemie.
Etonnamment la désertion est évoquée souvent de façon anecdotique, seuls Mauvais genre et la guerre des lulus mettent en scène des personnages principaux déserteurs.
La fraternisation intervient ici entre un enfant et un soldat ennemi déserteur. Double désobéissance, il était interdit de déserter bien sûr et de fraterniser. Cette scène est à mettre en parallèle avec celles beaucoup plus historique de Pat Mills présentes dans « la grande guerre de Charlie » et aussi celles de Tardy dans « Adieu Brindavoine ». Il a existé des caches (grottes, ruines, forêts …) où les déserteurs des deux camps trouvaient refuge et survivaient en communautés.
Dans la BD contemporaine sur la grande guerre les auteurs abordent de plus en plus ce phénomène encore tabou de cette forme de désobéissance, une désertion en faisant en sorte de tomber aux mains de l'ennemie. A savoir se constituer prisonnier. La thèse d'André Loez et Nicolas Mariot traie ce sujet. Etre prisonnier c'était un moyen sûr d'échapper à la guerre.
Ici le dessin rend particulièrement compte de la surprise des jeunes soldats français qui prennent conscience de cette réalité dans un échange avec un prisonnier de guerre allemand.
Déserter c'est abandonner l'armée, la patrie mais aussi ses compagnons. Le discours officiel de l'armée va beaucoup utiliser ce dernier point . Trahir des camarades c'est aussi remettre en question la solidarité entre les combattants. Cette solidarité est perçue comme vitale par les hommes pour affronter leurs conditions de vie et l'exposition au feu. Il s'agit de faire culpabiliser les soldats pour rendre plus difficile leur éventuelle désertion ou abandon de poste.
Il existait des lieux cachés où les déserteurs de plusieurs armées se réfugiaient et vivaient en communautés avec des règles libertaires.
Ici une vraie caverne qui a existé dans la proximité du camp britannique de Enapes.
Décidément JEAN-PIERRE GIBRAT reste dans le politiquement correct. Son héros tout anarchiste et révolutionnaire en herbe qu'il soit, ne déserte pas de son plein grès. Sa mère et ses amis doivent le saouler pour l'embarquer de force vers l'Espagne. Plutôt que de nous parler d'un cas de conscience d'un homme de 1914 qui déserterait, ici l'auteur préfère mettre en scène un personnage qui ne décide pas de son destin, ballotté par les événements et la guerre (profil plus consensuel peut-être aux yeux de ses lecteurs). Peut-on alors parler de Désobéissance ?
Début 1915, la critique des embusqués apparaît dans les journaux, et fait l’objet de débats à la chambre des députés, qui s’empare (non sans arrière-pensées) de la lutte contre « l’embusquage ». Irréductible à une catégorie de personnel, d’affectation ou de grade, impossible à quantifier, l’embusquage n’en est pas moins réel. De multiples stratégie individuelles, préparées en amont ou à l’occasion d’une opportunité, se développent pour échapper en particulier à l’infanterie :
etc ….
D’innombrables carnets et mémoires témoignent de l’inventivité en la matière. La prolongation de la guerre ne fait qu’accentuer un phénomène général dans toute organisation civile ou militaire : la tendance très humaine à chercher un poste moins contraignant.
La fracture entre ceux qui ont connu le front et de ceux de l'arrière. Elle est systématiqument évoquée et mise en exergue quand les auteurs mettent en scène des embusqués. (Notre mère la guerre, 14-18, la grippe coloniale …et ici Mattéo ) Evidemment les héros se situent toujours dans le groupe de ceux qui ont connu le front. Pour raconter une histoire , les personnages principaux ont ainsi plus de relief, de vague à l'âme et de vécu. Jusqu'à peu on pouvait se poser la question à quand une histoire d'un embusqué ? d'un gars qui désobéit en trouvant un échappatoire légal ou non. Nous en avons trouvé un , l'album “mauvais genre”.
Les héros sont donc souvent dans le camp de ceux qui obéissent… ou plutôt qui ont obéi.
L'une des stratégies des soldats pour éviter de s'exposer consistait à refuser toute promotion ou fonction à risque. Ainsi certains ont caché sciemment leurs diplômes ou qualités pour éviter d'être sollicités sur des responsabilités. L'espérance de vie était moindre chez les gradés et dans certaines fonctions.
Les auteurs nous montrent ici la préoccupation de millier de soldats à savoir calculer, réfléchir au déploiement de stratégies personnels pour contourner le danger et se préserver. La thèse d'André Loez et Nicolas Mariot met l'accent sur ce phénomène. Peut-être la forme de désobéissance la plus répandue. Cette scène nous renvoie aux comportements et stratégies individualistes que les individus développent en temps crise économiques, sociales … dans d'autres contextes historiques et aujourd'hui encore.
Avec une teinte d'humour cette séquence nous renvoie aux stratégies de contournement que les individus développent pour éviter les missions dangeureuses ou pénibles. La marge de manoeuvre est limité et on peut voir ici les soldats regarder ailleurs, se faire le plus petit possible pour ne pas attirer l'attention de l'officier. Cette scène nous parle, elle nous renvoie à un situation bien connue à l'école où le professeur demande un volontaire pour réciter sa leçon. Ce niveau de lecture est donc très accessible notamment aux enfants.
Se porter volontaire pour des missions dangereuses vous plaçait en haut de l'échelle de l'obéissance. La réaction de colère du subordonné qui est impliqué malgré lui, fait écho sur le plan historique au comportement des combattants dans les tranchées. Dans l'adversité, les soldats déployaient des stratégies de contournements ou d'inerties pour éviter d'être exposés ou pour le moins tentaient de se faire oublier quand leur hiérarchie envisageait des initiatives.
La mutilation pour être réformé permettait de quitter sa condition de combattant. Les autorités surveillaient les blessures suspectes, les auto-mutilés étaient passibles du conseil de guerre, ce qui était dissuasif mais pas toujours dans les cas de désespérance.
la mutilation, du pain béni pour alimenter leurs histoires sur le plan dramatique et mettre en exergue la désespérance de leurs personnages.
On retrouve les tentatives de certains combattants pour éviter l'exposition au danger en se blessant ou se mutilant volontairement sur le compte de blessures de guerre. Dans cette histoire on ne sait pas si notre personnage et un dissimulateur ou non. On peut regretter que les auteurs n'abordent pas ce sujet de front, nous plaçant dans l'intimité et la conscience du combattant. Les auteurs nous mettent dans la situation de ses camarades qui devront faire un choix pour faire confiance, croire ou non à la sincérité de leur copain.
Se blesser volontairement c'était de la triche, abandonner ses frères d'armes face au danger et au début de la guerre il ne fallait pas attendre de compassion des autorités et de la part de ses camarades.
Surenchère ici dans la prise de risque et dans la duplicité du personnage pour échapper à la guerre. A noter que peu de BD contemporaines se risquent à cautionner des héros qui se défilent.
Même si le héros est en rupture avec le monde en guerre, il ne peut être lâche. On nous montre des pauvres types victimes de leur devoir, des salopards le plus généralement gradés, éventuellement des jeunes recrues pas à la hauteur mais jamais de braves types se comportant en lâche ou usant de duplicité.
Notons le cas particulier de la série 14-18 qui évoque un cas de simulation présumée. Un des héros de la série est victime d'une blessure qui doit lui valoir une grande permission à l'arrière. Il est intéressant de voir ses camarades douter de la légitimité de cette blessure. Le lecteur partage aussi ce doute qui ne sera pas complètement levé plus tard par les scénaristes. Peut-être n'ont ils pas voulu prendre le risque de discriminer leur personnage aux yeux de leurs lecteurs ?
Donc très clairement nous identifions une pudeur chez les auteurs à faire accomplir des actes hors du champ de la morale du lecteur. Certains comme Tardy, Pat Mills ont pour principale motivation la dénonciation de la guerre. Il est certainement risqué de choquer ou de déranger le lecteur et ainsi de le détourner du message que l'on veut lui transmettre. Dans le cas de la grande guerre de Charly, Pat Mills a du composer en Angleterre avec ses éditeurs et avec un public dans ce pays plus jeune, moins averti en bande dessinée. Il a du auparavant résister aux pressions des révisionnistes qui nient certains faits historiques dérangeants.
Cela correspond tout à fait à une réalité que la Bande Dessinée évoque beaucoup. Les combattants étaient tentés par une mutilation pour simuler une blessure. Cet album étant destiné en partie à un public jeune, le candidat à la mutilation est un méchant. Les auteurs n'ont pas sacrifié à la bienséance, un lâche ne peut pas être sympathique contrairement au personnage principal de l'album “Mauvais genre” qui est très isolé sur ce plan.
Le suicide est un acte de désobéissance de certains soldats en grande détresse. les historiens ont peu de données sur ce sujet tabou dans l'institution militaire. Nous avons par contre trouvé beaucoup d'études sur les troubles et les séquelles post-traumatiques, chez les anciens combattants, avec des chiffres conséquents sur le nombre de suicidés. Si le suicide est évoqué dans d'autres albums comme la guerre de Charly de Pat Mills ou la tranchée, il est présenté différemment. Des hommes perdent la raison dans un moment de panique ou d'apathie et s'exposent au feu. Tardy met ici en scène un suicide pensé, choisi délibéremment par un combattant et accompli dans un endroit isolé.