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6 La désobéissance était politique

Les comportements et les actes de rébellion ont été influencés par les mouvements pacifistes ou politiques

Assurément, voilà l’une des questions les plus débattues dans l’immense champ de recherche consacré aux mouvements sociaux et à l’action collective. Ce problème classique prend un intérêt particulier dans le cas des mutineries de 1917 dans l’armée française et d’une façon plus générale dans la grande guerre. Il prend même une acuité spécifique depuis que les travaux de Guy Pedroncini ont établi en 1967,que celles-ci ne devaient rien à un mouvement pacifiste organisé ou relayé par des organisations politiques ou syndicales, dans le cadre d’un plan concerté, comme le croyaient beaucoup de contemporains, prompts à évoquer « une organisation générale venant de Paris sous l’instigation des Allemands, tendant à livrer la France à l’ennemie. »

Ce qui fait la spécificité des mutineries comme action collective tient au fait qu’elle est, de bout en bout, improvisée. En 1917 se mobilisent, dans le risque, l’urgence, l’illégalité, des hommes réunis par l’uniforme mais éloignés par les âges, les opinions politiques, les expériences civiles et professionnelles, les origines géographiques et sociales. Ces « mutins » doivent trouver des modes d’action communs et efficaces à partir de répertoires d’action antérieurs disparates et de revendications diverses. Ils doivent surtout agir face à une institution vigilante, qui cloisonne autant qu’il est possible l’ample vague d’indiscipline en petites mobilisations locales, et traque leurs « meneurs » supposés. Suite aux révoltes de 1917 (60 000 à 90 000 soldats) et aux grèves de grandes ampleurs à Paris, la hiérarchie perçoit le soldat en permission comme une proie pour le pacifisme et le défaitisme. Cependant dans les faits les permissionnaires n’ont pas joué un grands rôle dans les manifestations de l’arrière. Dans certains récits littéraires ont remarque que les soldats réfractaires ou fautifs sont systématiquement affublés des qualificatifs « anarchiste , communiste, socialiste … » par certains officiers.

Peu de politique dans la bande dessinée contemporaine sur la grande guerre, voire très peu. Ca tombe bien la politique a été très peu présente dans les revendications des poilus. Les nouveaux auteurs s'engagent aussi beaucoup moins que leurs aînés comme Jacques Tardy, Pat Mills.

Néanmoins Les références à la politique sont présentes et nous en avons relevé quelques unes comme suit.



Adieu Brindavoine page 52

Brindavoine demande aux soldats allemands et français d'arrêter de se battre car leurs chefs les envoient à l'abattoir. Nous pourrions qualifier cette scène de cliché surtout en ce début de la guerre (uniformes de 1914). On a tous en tête ces photos reportage où des personnes prennent des risques pour interpeller des belligérants et appeler à la paix. (mai 68, Irlande, Chili, place Tian'anmen …)

Les soldats des deux camps interprètent immédiatement l'initiative de Brindavoine comme celle d'un d'un fou. La politique a été le plus souvent absente tout au long du conflit dans les tranchées.

On retrouve tout le talent de Tardy qui dessine son personnage encadré dans une parfaite symétrie par de 2 soldats allemands à gauche et par 2 soldats français à droite. Des 2 cotés on réagit avec les mêmes mots prononcés dans sa langues d'origine. L'opposition n'est pas ici entre les français et les allemands mais entre les non violents et ceux qui participent à la guerre.

La faute au midi page 18

Ici une discussion s'engage entre soldats sur leur condition de combattant. Les échanges restent politiquement corrects… Les hommes se préoccupent de ne pas inquiéter leurs familles mais s'interrogent sur leurs possibilités d’interpeller leurs députés. Effectivement les députés soucieux de se faire bien voir de leurs électeurs, joueront un grand rôle dans les améliorations de la condition du poilu. Par contre cette image de braves troupiers grognons , bons enfants et bons pères de familles s'exprimant avec des intonations et des expressions méridionales, laisse transparaître le consensus de ces hommes autour de la légitimité du combat qu'il mènent.

A contrario d'autres ambiances et échanges nous sont rapportés dans la série 14-18. Affamés, mal commandés, avec des moyens insuffisants, en danger de mort, les hommes expriment leurs sentiments de colère et d'indignation vis à vis des élites qui dirigent la guerre.

Nous retrouvons dans ces deux visions l'opposition entre les deux écoles d'historiens. celle dite du « consentement patriotique », qui avance qu'il n’a pas fallu beaucoup pousser les poilus. Ils en redemandaient. Surtout les trois premières années de la guerre. Et celle du Collectif de Recherche International et de Débat sur la guerre de 1914-1918, le Crid 14-18. A leurs yeux, les poilus hésitent sans cesse entre tenir le front et éviter de se faire tuer et donc entre obéir et désobéir. Refusant d’être présentés comme l’école de la contrainte, le Crid 14-18 insiste sur les « conduites d’esquive face à la guerre des tranchées… Très vite les soldats adoptent des attitudes faites de lassitude qui s’entremêlent avec un sens du devoir assez vivace.

Dans les deux thèses les motivations politiques ne sont pas primordiales.

Notre mère la guerre page 165

Une scène particulièrement bien vue de la part de Kris. Alors qu'une mutinerie débute dans une gare où un train de permissionnaires est rappelé au front, un autre train de voyageurs vient stationner entre les mutins et les forces de police. Les soldats rebelles se trouvent alors confrontés aux regards des civils et abandonnent de fait toute velléité. Kris fait un focus sur l'un des rares mutins qui avait exprimé sa colère en brandissant un chiffon rouge symbole politique. Après une dernière hésitation, celui ci abandonne son chiffon rouge et rejoint la majorité de ses compagnons dans la fraternisation avec les civiles. Scène très révélatrice sur le plan historique des motivations et des états d'âme des mutins.

Cette scène nous renvoie avec un grande force à ce qui peut se passer aujourd'hui dans certains mouvements sociaux où les grévistes subissant le regards des médias et des usagers ne veulent pas politiser leurs revendications.

La grippe coloniale page 1-12

image

Cette illustration correspond bien à la hantise que l'institution militaire avait des mouvements politiques. Les individus marqués comme “rouges” étaient considérés par les militaires comme des agitateurs potentiels capables de prendre le contrôle de la troupe. L'exemple bolchevique en Russie effrayait les autorités et l'institution militaire. Cette peur tournaient souvent à la paranoïa et parfois à l'obsession et les fictions comme celle-ci n'hésitent pas à nous la rapporter.

Série 1914-1918 volume 1 page 53

Il est tout à fait crédible qu'une bande de copains fraîchement incorporés et confrontés aux tourmentes de la guerre, se posent des questions sur leur condition. Ils identifient rapidement leur hiérarchie et l'ordre général comme les premières sources de menace pour leur intégrité physique, peut-être même avant les allemands. On a le début d'une réflexion politique surtout quand le plus gradé, un notable établi dans le civil, essaie de tempérer leur discours. Cependant si la thématique de “la lutte des classes” est proche, elle n'est pas évoquée directement avec toute sa dialectique politique. On retrouve les constats de la thèse de André Loez et Nicolas Mariot de combattants non politisés.

Série 1914-1918 volume 2 page 8

Deux discours s'opposent parmi les combattants, ceux qui dénoncent la guerre et ceux qui adhèrent aux thèses officielles présentant les allemands comme des ennemis dangereux pour les français. Cet album a le mérite de nous montrer cette diversité parmi les combattants, on retrouve les clivages de la société de 1914. Un cliché longtemps véhiculé par le discours officiel, nous montrait les combattants comme un groupe homogène regroupé derrière le label “poilus”.

page 11

Avec l'analyse marxiste (XIX siècle), le mot “bourgeois” habitant d'un bourg a été détourné de son sens premier pour qualifier les personnes vivant de leurs rentes. Cette classe sociale était le principal soutien de l'ordre. Critiquer l'ordre sociale et promouvoir la désobéissance (ici les personnages de Larcenet sont des déserteurs) allait de paire avec la critique des bourgeois. Néanmoins nous avons vu que la lutte des classes et plus généralement la politique n'ont pas eu de d'impacts significatifs dans le comportement des combattants pendant les quatre années de guerre. En associant ses déserteurs à des pseudo anarchistes Larcenet prend le risque de faire du Brassens ou du Graeme Allwright avant l'heure.

62. La solidarité entre les soldats contre l'autorité

Tout d’abord les formes de désobéissance pendant le premier conflit mondial, étaient en grand majorité de nature individuelle. Si la solidarité était présente entre les mutins poilus, la solidarité a plus souvent servi l’obéissance que la désobéissance. Dans la formation et l’éducation des soldats, la solidarité était systématiquement associée à la discipline. Le citoyen soldat ne s’appartient pas, il doit tout donner aux autres et à la patrie. Le psychisme du soldat est alors inséré dans un système de valeurs qui lui impose une conduite, un comportement auxquels il ne peut déroger sans culpabiliser ou abandonner de son estime de soi. « Désobéir s’est trahir la patrie , sa famille et ses camarades » Le discours militaire a su insérer dans la psychologie du combattant, le jeu complexe des regards des autres. Celui du chef mais aussi ceux des alter ego-soldats et celui que l’on porte sur soi.

De façon plutôt inattendue les auteurs nous montrent aussi une solidarité entre les combattants au service de l'obéissance. Ainsi plusieurs scénarios traitent de désobéissances individuelles perçues comme des trahisons, des abandons mêmes si ces actes ne portaient aucune atteinte au groupe.

Mauvais genre page 72

Nous avons porté un intérêt particulier à cette scène emblématique des anciens combattants. Quatre ans de guerre ont manifestement usé et abîmé ce soldat qui rentre vivant des combats. Il avoue que cette expérience l'a affaibli et détruit. Cependant il exprime fortement sa désapprobation et son rejette son camarade qui a désobéi se défilant. Il serait pourtant le mieux placé pour comprendre la désertion de son camarade. Dans ce cas précis la solidarité s'oppose à la désobéissance qui est un acte individuel.

Un après-midi d'été page 92

Nous retrouvons la culpabilité comme contrainte sur le mental des combattants, pour les inciter à obéir et accepter leur condition. Voir Larcenet Ligne de front où un officier stigmatise les déserteurs qui vont être fusillés. Idem Mauvais genre de Chloé Cruchaudet … Cette culpabilité est aussi transmise entre les combattants comme ici.

Bruno Le Floc'h met en scène un soldat qui reproche violemment à son supérieur sa désobéissance alors que cet acte vient certainement de lui sauver la vie. Cela semble à priori aberrant et très ingrat de sa part. Désobéir c'est parfois bousculer des valeurs et des repères. Le comportement de son supérieur le bouleverse et fragilise son monde dans lequel il s'était abrité jusqu'ici.

Bravo à “Un après-midi d'été” qui nous plonge dans ce vécu des combattants. là aussi un acte individuel de désobéissance est perçu par les autres combattant comme une désolidarisation, un abandon.

La tranchée page 28

A l'ordre officiel incarné dans cette scène par le lieutenant de gendarmerie se substitue un ordre avec des règles négociées dans le groupe, admises ou imposées tacitement et non formalisées. Les hommes se font justice eux même et règlent leurs différents en écartant l'autorité de tutelle. Ces groupes sont alors en danger moral et psychologique. Soumis à la pression et aux traumatismes de la guerre dans les tranchées, ils reproduisent un ordre où la violence est un des éléments clef.

Dans la scène illustrée ici ils se déchaînent sur un prisonnier de guerre et désobéissent ainsi au règlement.

Pour les combattants, la confrontation avec la mort, la souffrance, les contraintes subies et vécues comme illégitimes, l'arbitraire exercé par l'armée dans un cadre coercitif , sont des violences au quotidien qu'ils ne peuvent plus supporter. Ils sortent donc de ce cadre institutionnel militaire pour s'isoler psychologiquement où retrouver un cadre de groupe, de bande qui les mettra en porte à faux avec leur devoir d'obéissance.

Dans ce contexte la solidarité est un facteur de désobéissance.

La tranchée page 13

Ici aussi la solidarité apparaît dans la désobéissance, les hommes refusent dénoncer le meurtrier. Soit ils sont complices, soit ils ne veulent-ils pas s'impliquer en aidant un système et une justice qui n'ont plus de légitimité à leur yeux.

page 177

Ci-avant l'évocation de mouvements sociaux à l'arrière. Ces revendications féministes et salariales s'inscrivent dans une société qui est en pleine évolution avec le bouleversement des mœurs et usages liés à la guerre. Les auteurs nous montrent aussi des combattants en permission qui ne comprennent par forcément ces revendications. Ils les interprètent comme des trahisons à leur égard, eux qui n'ont d'autre choix que l'obéissance.

Cette forme de désobéissance de l'arrière est donc perçue comme un danger potentiel, les combattants réagissant ainsi par esprit de corps et solidarité autour de leur condition.

Le roi cassé page 20

Le citoyen soldat ne s’appartient pas, il doit tout donner aux autres et à la patrie. Le psychisme du soldat est alors inséré dans un système de valeurs qui lui impose une conduite, un comportement auquel il ne peut déroger sans culpabiliser ou abandonner de son estime de soi. « Désobéir s’est trahir la patrie , sa famille et ses camarades » Le discours militaire a su insérer dans la psychologie du combattant, le jeu complexe des regards des autres. Celui du chef mais aussi ceux des alter ego-soldats et celui que l’on porte sur soi. l'armée a su associé l'obéissance et la solidarité dans l'esprit des soldats.

Le soldat Virjusse est ici complètement prisonnier des attentes de sa hiérarchie. Il fait ce que l'on lui demande sans être convaincu, il préfèrerait sans doute ne pas être impliqué, conscient qu'il n'a pas son destin en main.

Le roi cassé page 26

Il y a beaucoup d'humour dans cette scène où le soldat Virjusse est dépassé par la situation, héros malgré lui. Ici c'est la famille, les voisins , l'homme de la rue qui l'adulent. En même temps on trouvera un coté tragique dans la situation de ce soldat. Il ne s'appartient plus, il doit faire face à toutes les attentes de la société, y compris celle de ses proches, il est prisonnier du rôle qui lui a été assigné.

Dumontheuil nous a confirmé ne pas avoir eu d'objectif historique dans cette bande dessinée, pourtant il tape juste sur ce point. Le combattant de 1914 appartenait à une société qui lui donnait un statut avec beaucoup de contraintes.

(voir début de Mattéo, où le héros non encore combattant doit faire face aux reproches à peine déguisés de sa fiancée)

Mattéo page 38

Cette scène est intéressante. Elle montre des combattants qui prennent une distance par rapport au discours officiel (et notamment celui de la presse). L’humour et l’ironie leur donnent même une certaine liberté de parole malgré la présence de leur hiérarchie. Cette scène de solidarité indiscipliné peut surprendre dans la mesure où les auteurs de BD nous montrent plus facilement la censure et la coercition exercées sur les combattants.

synthese06.1448926238.txt.gz · Dernière modification: 2015/12/01 00:30 par thierry