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Date de parution : 2004
Que de mauvaises nouvelles pour le Président du conseil! Les Allemands attaquent de toutes parts, mettant à mal les soldats français déjà sur le front. Qui plus est, ça risque de chauffer pour ses fesses! Ne comprenant pas pourquoi ses hommes rechignent tant à aller combattre l'ennemi et par la même occasion défendre l'honneur de sa patrie (et/ou mourir si cela se passait mal), il décide d'envoyer quelqu'un en première ligne. Trop peu pour lui ce genre de mission! Et qui mieux placer pour dépeindre ce qui se passe là-bas qu'un artiste-peintre? En voilà une bonne idée! Ça tombe bien, Vincent van Gogh n'a pas son pareil pour faire de jolis tableaux (de nature morte essentiellement). Mis au pied du mur, Caporal van Gogh n'a pas le choix, c'est cela ou le peloton d'exécution… Ainsi, pinceaux et tubes de peinture dans le sac et flanqué d'un bon à rien de général, le peintre s'en va au front… dans l'espoir d'y revenir vivant…
Manu Larcenet met en scène un personnage connu et le plante dans un milieu qui lui est inconnu. Ici, il envoie Vincent van Gogh en première ligne. Le parti pris de l'auteur de traiter l'absurde par l'absurde, a retenu toute notre attention. Ce Président du conseil qui voulait avoir une idée bien nette de ce que vivent les combattants décide d'envoyer un peintre pour lui rapporter la situation. Cette situation est un prétexte pour Larcenet, il nous montre le vrai visage de la guerre. Son récit présente la contrainte comme moteur essentiel de l'obéissance mais aussi l'ignorance, les préjugés, la culpabilité qu'on inculque aux combattants.
Derrière cette scène comico-absurde pointe la critique des élites qui sont décalés et ignorants des réalités sur lesquelles ils ont autorité. Luc Revillon dans son étude sur La grande guerre dans la BD, nous dit qu'on ne rigole pas en France avec la guerre de 14. L'humour de Larcenet est donc une exception dans le paysage de la BD même si il est question le plus souvent d'un humour caustique.
Cassez la gueule à son supérieur ou à une personne en responsabilité… Larcenet met ici en scène avec talent un phantasme largement partagé par le commun des mortels. L'exagération du dessin, l'improbabilité d'un telle geste à cause de ses conséquences nous fait dire que c'est pour de rire. Effectivement cela fonctionne, l'humour de Larcenet nous touche ici, il nous conforte aussi dans notre humanité, notre capacité à dire non, à désobéir.
Avec l'avènement de l'analyse marxiste au XIX siècle, le mot “bourgeois” habitant d'un bourg a été détourné de son sens premier pour qualifier les personnes qui vivaient de leur rentes. Cette classe sociale était le principal soutien de l'ordre. Critiquer l'ordre sociale et promouvoir la désobéissance (ici les personnages de Larcenet sont des déserteurs) allait de paire avec la critique des bourgeois. Néanmoins nous avons vu que la lutte des classes et plus généralement la politique n'ont pas eu de d'impacts significatifs dans le comportement des combattants pendant les quatre années de guerre. L'armée a surveillé de très prés l'évolution des consciences et des idées parmi les conscrits, très effrayée par l'exemple bolchévique en Russie.
Aujourd’hui qui accepterait de sortir des tranchées ? Ces soldats se savaient condamnés face à des mitrailleuses. Larcenet nous montre la peur qu'ils ressentent, comme son peintre il observe, il montre mais ne donne aucun élément de réponse pour expliquer la docilité des soldats. De même beaucoup d'autres auteurs comme Tardy avouent ne pas avoir d'explication ou de piste, la contrainte ne pouvant pas tout expliquer de ce comportement des poilus.
Deux écoles d'historiens s'affrontent ; Celle du consentement patriotique et le Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918, le Crid 14-18. A leurs yeux, les poilus hésitent sans cesse entre tenir le front et éviter de se faire tuer et donc entre obéir et désobéir.
Déserter c'est abandonner l'armée, la patrie mais aussi ses compagnons. Le discours officiel de l'armée va beaucoup utiliser ce dernier point . Trahir des camarades c'est aussi remettre en question la solidarité entre les combattants. Cette solidarité est perçue comme vitale par les hommes pour affronter leurs conditions de vie et l'exposition au feu. Il s'agit de faire culpabiliser les soldats pour rendre plus difficile leur éventuelle Désertion ou abandon de poste.