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9 Pas d'obéissance sans chef

Le poilu était un mouton, sans un chef pour lui montrer l'exemple le soldat était inopérant

L’exemple du chef

La contagion passe par l’exemple du chef, ensemble de conduites se voulant suggestives, entraînant des réflexes de mimétisme et l’affection des subalterne. La réalité des combats montera que cette obéissance ‘affective’, par nature incapable de mobiliser la combativité du soldat isolé, sera relayée en l’absence de chef par la conscience civique et l’auto responsabilité du soldat.

L’impressionnabilité devient l’un des caractères majeurs du citoyen soldat français

Mise en exergue des cas de bravoure. Dans les manuels d’instruction pour gradé, il est rappelé de citer régulièrement des exemples à la troupe sachant que celle-ci n’apporte sa considération qu’à celui qui sait parler aux yeux et frapper l’ imagination. Les militaires de l’époque étaient sensibles aux théories de Gustave Le Bon « Psychologie des foules et obéissance militaire - ou – Quand l’offre correspond à la demande’ » La foule psychologique lesbonienne est une réunion d’individus dotée d’une âme collective, composée des éléments inconscients communs à l’ensemble des individus composant la dire foule. - le sentiment de toute-puissance de l’individu en foule - la contagion - la suggestibilité L’illustration la plus immédiate est celle des grands rassemblements nazi

La suggestibilité est l’aptitude de l’individu en foule à réagir spontanément aux suggestions, c’est à dire obéir aux signaux émis par l’objet de fascination sans participation active de sa volonté. Pour le Bon, il est impératif que le suggestionné attribue du prestige à l’homme l’idée ou la chose à laquelle il va obéir par un mécanisme de contagion. Deux autres procédés viennent en renfort : l’affirmation et la répétition. Pour Le Bon, plus l’affirmation est concise et dépourvue de preuves , plus elle fait autorité. Les mots n’ont pas besoin de sens, ceux qui en sont le plus dépourvus possèdent le plus d’action. L’affirmation n’a d’influence que si elle est répétée dans les mêmes termes, s’incrustant dans l’inconscient pour faire naître obéissance et respect. L’argumentation rationnelle étant, pour Le Bon, inaccessible aux foules, l’on ne peut les animer que par des images saisissantes, bien nettes. Qui connaît l’art d’impressionner l’imagination des foules connaît l’art des les gouverner.

Sentimentaliser la contrainte, établissement d’une discipline fusionnelle

Dès la fin du XIX siècle, on considère que la simple garantie hiérarchique et la présupposée supériorité intellectuelle de l’officier, ne suffisent plus dans l’armée de la république, à placer une troupe en état d’obéissance. Le chef doit se faire accepter et établir une relation de confiance car l« Les hommes aiment qui les aime » (Lyautey) L’attachement au chef est un ressort essentiel de la discipline militaire.

Jeux complexes de regards croisés sur l’individu

Entre 1870-1914 le discours officiel militaire insère progressivement dans la psychologie du citoyen-soldat le poids du regard des autres. Des alter ego soldats, du chef, du regard sur le chef, sur le groupe, des citoyens civils. Le regard des siens et des concitoyens doit maintenir l’individu soldat sous pression et favoriser la consolidation du sentiment de solidarité et du devoir d’obéissance.

La bande dessinée contemporaine ne traite pas de faits d'armes où d'actions épiques mettant en valeur le comportement de tel ou tel chef. Pour nos auteurs, “Dénoncer la guerre” ne fonctionne pas bien avec “Montrer l'exemplarité et les vertus des chefs”. Certainement que ce genre de pratique renverrait le lecteur dans la première moitié du XX siècle où la bande dessinée était souvent au service d'une propagande guerrière. Et pourtant l'exemplarité du comportement des chefs de terrain a été largement reconnu historiquement. Leur contribution a été vitale dans les combats. Nos auteurs contemporains pour la plupart d'entre eux, assez exigeants sur la crédibilité historique de leurs scénarios, ont plutôt bien traité les autres facettes du rôle du chef.

Pat Mills nous montre des officiers britanniques assez soucieux de la vie de leurs hommes. Les albums “Les godillots” nous montre un commandant de compagnie très affable, paternaliste avec ses hommes. D'autres ouvrages nous montrent comment la contrainte est sentimentalisée , comment s'établit parfois une discipline fusionnelle avec des jeux complexes de regards croisés sur l’individu, du chef vers ses hommes et inversement. On nous montre aussi que les soldats ont fait souvent sans chef, soit par nécessité soit par choix.

Un aprés-midi d'été page 72

Ici Bruno Lefloch nous montre que les combattants ont pu faire aussi sans chef et assumer des décisions lourdes de conséquences. On ne sera pas étonné car tout au long de son histoire il ne manque pas de montrer les manques et l'inefficacité de la chaîne de commandement. Nous assistons à une scène où des soldats du rang sont placés devant un choix, éliminé ou non un prisonnier allemand. C’est par un échange argumenté, que les soldats vont décider de l’avenir du soldat allemand. Le héros propose à ses camarades de changer leur regard sur cet ennemi. Il le grime en soldat français pour leur faire prendre conscience son humanité.

Les auteurs de BD ont beaucoup pris le parti de présenter leurs personnages comme des victimes qui subissent la guerre. Leur souci premier étant la dénonciation de la guerre. Les scènes qui présentent les personnages comme acteurs de leurs décisions sont plus courantes dans les œuvres récentes. (Notre mère la guerre, la grippe coloniale, Mauvais genre …) la dénonciation de la guerre n’est plus le seul objectif dans ces scénarios. Les auteurs nous racontent aussi une histoire avec le souci de présenter des personnages plus complexes, plus élaborés qui interagissent dans le déroulement de l’histoire en fonction de leurs personnalités et de leurs vécus.

Mauvais genre page 26

Là encore l'auteur nous montre que les soldats entre eux, pour se motiver et s'encourager reprenaient à leur compte les attentes de leur hiérarchie. Ici le personnage principal fait miroiter à son camarades la reconnaissance et la satisfaction qu'il retirera de son courage et de sa détermination à se battre. Il aura plus tard l'occasion de s'en repentir quand il prendra conscience de la responsabilité qu'il a prise en exerçant une pression morale sur son copain.

Dans les tranchées, le regards de l'autre, son congénère contribue à porter et relayer toutes les attentes du groupe sur l'individu. L'officier sait qu'il est observé et jaugé par ses hommes. De même les soldats savent qu'ils sont évalués et jugés par leurs chefs et leur camarades.

Ambulance XIII volume 1 page 6

Nous avons relevé cette image car elle est révélatrice de l'importance du regard des autres. Ici un jeune médecin prend ses fonctions dans une nouvelle affectation, il va rencontrer ses futurs subalternes et s'est fixé comme règle de ne jamais leur montrer sa peur. Dans beaucoup de situations l'individu s'enferme dans un rôle, des postures et des comportements qu'il pense correspondre aux attentes des autres. Il s'agit d'obtenir le respect et la considération de ses hommes ou de ses chefs.

Les scénarios utilisent souvent des personnages avec de fortes personnalités. C'est pourquoi il était intéressant de noter ici l'attitude de ce jeune officier qui sait que la considération de ses hommes dépendra de son attitude au feu.

Notre mère la guerre page 205

Procédé classique du sous-officier à l'incorporation de jeunes recrues. Il s'agit pour le chef de marquer d'entrée son territoire et d'affirmer sans équivoque son autorité. L'individu est ravalé au rang de simple composant d'une troupe. Il doit oublier son comportement dans la vie civile pour rentrer dans un moule qui le dépersonnalise. Le soldat est dépossédé de toute velléité d'initiative au profit de son chef.

Non seulement ce procédé est toujours utilisé dans toutes les armées du monde, mais il inspire parfois d'autres professions comme certains professeurs ou éducateurs quand ils prennent en main une nouvelle classe d'élèves.

Notre mère la guerre page 80

Une première lecture nous montre la mansuétude d'un officier qui passe l'éponge sur la défaillance d'un soldat. Scène assez rare dans la bande dessinée, plus prompte à nous montrer des officiers qui motivent leurs hommes sous la contrainte. En deuxième lecture on relève un procédé particulièrement efficace. L'officier délègue le problème à son subalterne. il implique celui ci en mettant en cause ses compétences de chef de groupe et en valorisant l'enjeu, à savoir faire de ce jeune soldat un homme.

On voit ici que l'obéissance ne passe pas par la contrainte mais par le regard du supérieur sur le subordonné. Ce dernier est responsabilisé, il doit prendre en charge complètement ces jeunes gens qui dépendront entièrement de ses compétences et de son expérience. Bien entendu l'officier manipule son caporal en exploitant son amour propre et sa sensibilité pour ses jeunes recrues.

Mattéo page 42

Après nous avoir montrer un chef autoritaire, obtus, dangereux, le pire salopard que la terre ait porté, voilà que l'énergumène en question se retrouve en mauvaise posture. Notre héros a l’opportunité de lui régler son compte sans aucune conséquence pour lui et avec cerise sur le gâteau l’assentiment et l’approbation des lecteurs. Et bien non ! Notre héros est vraiment un type bien … Les auteurs (voir cette même scène dans le ‘sang des valentines ‘) ne conçoivent la désobéissance que dans un cadre aseptisé … On rechigne à choquer … Nos auteurs contemporains ne mettent pas en scène de la désobéissance violente.

Obéir page 75

On retrouve ici un exécutant qui revendique son obéissance. Il se retranche derrière l'ordre reçu pour éviter toute remise en cause ou responsabilité dans l'acte accompli. Il s'empresse même d'en attribuer la responsabilité à son chef. L'auteur nous montre une obéissance qui offre le confort de l'esprit et de la conscience. Sans ordre et sans chef il n'y aurait donc pas de soldat… Peut-être faut-il voir ici un deuxième niveau de lecture chez Franck Bourgeron. Cette histoires est justement là pour nous montrer l'absurdité et la dangerosité de ce point de vue qui attribue tous les pouvoirs dans les mains de quelques uns hauts placés.

Obéir page 28

Comme on l'a déjà vu dans cet album, l'auteur va à l'encontre du cliché selon lesquels les combattants aguerris ne faisaient pas de zèle, ou pour le moins n'étaient pas volontaires. Paradoxalement c'est l'officier supérieur qui aimerait bien annuler cette mission puisque qu'il a trouver un prétexte .Et ce sont les deux subordonnés qui insistent pour le maintien de la mission en discréditant les arguments qui pourraient l'entraver.

Ambulance XIII page 2-10

Notre héros est jugé par ses responsables pour avoir négocié une trêve de quelques minutes avec les allemands afin de sauver les blessés du champ de bataille. Qui plus est, l'officier dont il a sauvé la vie à cette occasion lui reproche son initiative et le poursuit pour avoir agi dans l'illégalité. On en fait certainement un peu trop au niveau du scénario mais les ci les codes de la romance sont bien déclinés. D'où certainement le succès de cette série où la guerre de 14 est un décor très bien dessiné. Les péripéties que vivent les personnages pourraient se décliner dans d'autres époques et d'autres contextes.

Le scénariste utilise un héros victime de sa hiérarchie. Certes c'est dans l'adversité qu'on distingue les braves. Le chef est donc présenté comme un obstacle a éliminer ou pour le moins à contourner.

synthese10.txt · Dernière modification: 2015/12/01 00:46 par thierry