intégrale
Date de parution : 29 janvier 2014
15 ans aprés son album “C'était la guerre des tranchées” Jacques Tardy épaulé par l'historien Jean-Pierre Verney, nous raconte dans “Putain de Guerre” l'évolution du conflit année par année.
Hanté par la même interrogation – comment des millions d'hommes ont-ils vécu cet enfer ? –, le dessinateur prolonge, creuse, approfondit sa quête. Son héros (malgré lui) est un bidasse parisien, « ouvrier tourneur en métaux de la rue des Panoyaux », qui monologue et que Tardi accompagne dans un voyage au bout d'une nuit interminable. En trois dessins panoramiques par page, il cadre l'horreur au plus près des terreurs individuelles et des carnages collectifs, plongeant dans l'absurde et l'ignominieux quotidien, avec une puissance évocatrice hors du commun : personne mieux que lui n'a su montrer la « boucherie » que provoque l'explosion d'un obus dans les tranchées…
Le personnage central est de fiction, mais il est enserré dans un réseau si dense de détails, d'anecdotes et de faits vrais que ce livre devient, au fil des pages, un authentique livre d'histoire. Et aussi un beau mémorial où bouillonnent, étroitement imbriquées, la révolte impuissante d'un modeste tourneur parisien et l'indignation inextinguible de son créateur, plus inspiré que jamais. [Télérama]
Nous avons choisi cet album qui montre l'évolution des hommes tout au long de la guerre. Devant les atrocités le rapport à l'obéissance, au devoir, aux valeurs patriotiques devient absurde et de de fait complètement dépassé. c'est le but poursuivi par l'auteur, “Dénoncer la guerre”. Tardy n'hésite pas à mettre en perspective des scènes en couleur des premiers jours de la guerre en face de scènes grises et désolantes des années suivantes. il souligne ainsi le non sens et l'impasse que constitue la guerre de 14-18. Jacques Tardy est emblématique de ces auteurs qui “militent” pour montrer le vrai visage des guerres, décodant et dénonçant les écarts entre les discours et les faits.
Néanmoins Tardy dans ses interviews admet ne pas avoir compris comment des hommes ont pu supporter et accepter de telles conditions de vie. La contrainte, l'ignorance peuvent-elles expliquer ces formes de résignation que nous décrit “Putain de guerre” ?
Le livre n'aborde pas cette question. Pourtant à travers son travail historique et ses choix de mise en scène, Tardy nous donne à son insu peut-être, quelques éléments de réponses qui vont influencer le lecteur dans sa perception de l'obéissance en 1914. C'était notre angle de lecture pour ce récit “Putain de guerre”.
Les scènes de mobilisation au début de la guerres sont trés présentes dans la BD. Ici Tardy utilise la couleur pour mettre en exergue l'enthousiasme des recrues. Le lecteur connait la réalité qui attend ces jeunes gens et ainsi l'effet dramatique est porté trés haut. Tardy enfonce le clou en dessinant les mêmes scènes du coté allemand. Ces images fortes nous renvoient au mieux à l'inscousiance, la naïveté des français lors de la mobilisation. Au pire elles évoquent la bétise, l'adhésion à la violence, la xénophobie du peuple français (et du peuple allemand) Beaucoup d'historiens critiquent fortement ces clichés. La peur, l'angoisse peuvent aussi déclencher une forme de déni qui se traduit par des comportements exhubérants et des fanfaronades. Les trois millions de mobilisés en 1914 ne sont certainement pas partis au front la fleur au fusil même si la grande majorité ne soupçonnait pas l'ampleur de la catastrophe à venir.
Le commentaire peut être aussi critiqué. Tardy fait parler son personnage . C'est un homme plus lucide que la moyenne (peut_être parce que son créateur connaît déjà la fin de l'Histoire) qui constate son isolement et son impuissance devant les événements. Le narrateur est dehors de l'action, il subit et se présente donc en future victime.
Rappelons que la III république était un un régime démocratique, le parti de la paix avait des soutiens au parlement dont celui de Jean jaurès assassiné la veille de la déclaration de guerre. C'est le parti de la guerre qui l'a emporté et ce conflit a bien été accepté par des députés élus (ce qui n'était pas le cas en Allemagne). En France l'opinion publique ne cessera de peser sur le déroulement de la guerre pendant quatre ans.
Si Tardy nous montre le coté allemand c'est certainement pour faire valoir que la “bétise” est universelle ou pour le moins que les deux belligérants ne se démarquaient pas dans leurs élans guerriers, surenchérissant l'un et l'autre dans l'obéissance.
D'autres livres ont choisi d'autres angles pour aborder la guerre comme les “des lignes de front” qui évoque l'humanité de l'adversaire et sa reconnaissance comme une personne à part entière.
Ce dessin magnifique de l'artiste évoque une colonne de condamnés, d'animaux qui partent à l'abatoire. Cette file ininterrompue qui s'enfonce vers l'horizon, avec les couleurs qui passent et qui se ternissent dans le crépuscule nous impressionne fortement.
Le suicide est un acte de désobéissance de certains soldats en grande détresse. les historiens ont peu de données sur ce sujet tabou dans l'institution militaire. Nous avons par contre trouvé beaucoup d'études sur les troubles et les séquelles post-traumatiques, chez les anciens combattants, avec des chiffres conséquents sur le nombre de suicidés. Si le suicide est évoqué dans d'autres albums comme la guerre de Charly de Pat Mills ou la tranchée, il est présenté différemment. Des hommes perdent la raison dans un moment de panique ou d'apathie et s'exposent au feu. Tardy met ici en scène un suicide pensé, choisi délibéremment par un combattant et accompli dans un endroit isolé.
Tardy évoque ici l'obéissance dans le comportement des femmes qui adhèrent à l'effort de guerre. Ses illustrations nous montrent cet effort de guerre à travers la production et la consommation de milliers d'obus. Ces images soustendent la puissance et le pouvoir du complexe militaro-industriel. Comment expliquer que les femmes aient joué aussi bien le jeu. Certainement par nécessité pour survivre mais aussi par solidarité avec leurs hommes et parfois pour l'intérêt du travail puisqu'elles avaient accés à des postes et des salaires qui étaient auparavant réservés aux hommes.
Certaines fraternisations entre des soldats des deux camps pouvait intervenir quand les soldats se croisaient de façon isolée sur le champ de bataille mais certainement de manière furtive. Tardy nous transmet ici un message d’espoir sur notre humanité dans ce contexte de désolation. Néanmoins son but premier ici est d'évoquer la guerre comme un fléau universel. Tous les combattants sont dans le même camp, celui des victimes.
Scène de conseil de guerre très réaliste à porter entièrement au crédit de l’auteur. Cependant nous remarquons que Tardy place sa scène de façon non innocente dans les locaux d’une école. L’école primaire est dans notre référentiel républicain (pour ne pas dire dans notre inconscient collectif) le symbole de la république. L’école obligatoire a été instaurée avec l’avènement de la troisième république. Tardy nous montre une situation où les soldats jugés sont infantilisés, ramenés à leur condition d’enfants de la république en situation d’être punis. Ces images font écho à celles que nous avons relevées dans son autre album « Adieu Brindavoine » où le personnage principal rêve d’une république incarnée en statue de Marianne, effigie maternelle qui le poursuit avec agressivité pour lui reprocher son manque de combativité et de patriotisme.
Cette association “armée, école” nous apparaît particulièrement pertinente sur un point de vue historique à une période où l'autorité militaire tirait toute sa légitimité dans son enracinement républicain.
Si les scènes d’exécutions sont très présentes dans la Bande Dessinée contemporaine, elles font écho à l’émotion qu’elles ont suscitée dans la population de l’aprés guerre jusqu’à nos jours. Rappelons que le nombre fusillés sur toute la guerre représente une part infinitésimale du nombre de morts à la guerre (0.003%). Ces condamnations à mort portaient aussi sur des délits criminels (meurtres, viols …) Tardy rend compte ici de la mise en scène de ces exécutions tout comme l’album « Notre mère la guerre » où l’on voit un régiment que l’on oblige à défiler devant la dépouille de l’exécuté. Ces démonstrations de force étaient destinées à marquer les esprits avec succès semble t-il.
Ici encore on constate dans les techniques pour faire obéir, l'importance du visuel, du rituel répété et martelé, l'usage systématique du symbolique et de la force pour enfermer les foules dans une démarche de soumission.
Parmi les auteurs antimilitaristes Tardy est certainement l’un de ceux qui affiche le plus clairement ses convictions. Un galonné baignant littéralement dans une montagne d’ossements de soldats, l’image est claire et sans équivoque. Sortie de l’album et présentée indépendamment comme ici (elle est très présente sur le net et dans les médias), elle relève pour nous entièrement du cliché. C’est-à-dire qu’elle donne une image partielle de la réalité et donc par définition fausse. Si l’objectif est de dénoncer la guerre à des fins d’éducation populaire pour éviter qu’elle n’attire de nouveaux partisans, il nous parait plus urgent et plus logique de montrer les erreurs, les incohérences des idées qui ont animé ces généraux. Comment raisonnaient-ils , sur quelles bases, sur quelles croyances et quels dogmes ? Les idées sont bien plus dangereuses que les hommes.
En attribuant les horreurs de la guerre à quelques décideurs sadiques, on contribue à alimenter le concept de guerre propre qui serait possible si on choisit mieux les gens qui vont la mener. Les généraux aujourd’hui n’ont pas les travers de leurs anciens et pourtant la guerre est plus que jamais présente.
Tardy ne traite la religion que dans son aspect politique. Il la catalogue systématiquement comme un acteur social complice des classes dirigeantes, une fable destinée à canaliser et faire obéir les masses. Il n'évoque pas la réalité de ce que fut pour des milliers d'hommes la foi pendant la guerre. D'autres auteurs comme kriss (Notre mère la guerre), Pat Mills (La grande guerre de Charly) , Éric Corbeyran (la série 14-18) l'évoquent avec leurs personnages principaux. Elle intervient dans leurs choix, leurs consciences et leurs façons d'appréhender les événements.
Ici l'auteur aborde la propagande. Son souci premier est de montrer le décalage entre le discours officiel destiné à faire adhérer les foules et la réalité. de façon trés astucieuse il détourne un procédé publicitaire Avant/Aprés destiné à convaincre de l'efficacité d'un produit ou d'une marque avant son utilisation et après.